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Ecrevisses à la nage.
Octobre 2012

…et là, calmement, sans brusquerie, imperceptiblement elle écarte les jambes et penche la poitrine en avant. Alors d’un geste précis et rapide elle l’attrape d’un coup, la maintient fermement entre le pouce et l’index et la brandit comme un trophée.
- Je l’ai, je l’ai… ma première écrevisse !
La bestiole gigote sans doute peu habituée aux doigts d’une femme mais Lise tient bon et sans se faire pincer elle dépose le décapode au fond du panier. Elle arpente le ru tortueux en écartant les bras comme un épouvantail pour garder l’équilibre sur les galets glissants. On dirait un oiseau planant au dessus de sa proie. Hop, encore une et une autre. Elles sont trois pas à l’étroit à pincer l’osier. Mais il en faut plus pour se régaler, alors elle continue les pieds dans l’eau glacée. Elle est belle comme la nature qui l’entoure. Les pins ploient sous le poids de la neige, les berges versent dans l’eau leurs herbes lourdes de glace, lui offrant des stalactites (qui devant pareille apparition car il y a peu de touristes et encore moins de belles, renonceraient volontiers à Newton et sa pomme pour se changer en stalagmites).
-Trop petite ma belle, trop petite, l’année prochaine peut-être…va promener …
Le panier se remplit, nous voici à 24 ce qui est bien pour deux personnes.
-Holà… ! Crie un grand gaillard en habit de gendarme à la moustache raide et peignée.
-Bonjour ! Répond l’ingénue bien habillée.
-Que faites-vous là mademoiselle ?
-J’adore le lit des rivières.
-Et le panier ?
-Bah, quelques écrevisses…
-Vous braconnez !
-Vous déconnez !
-Vous allez avoir à faire à moi !
-Voir l’affaire à vous, mais je n’en ai pas du tout l’intention…
-Vous vous moquez ?
-Allez, je ne me moque point…
-Allons dans mon cabanon, nom de nom pour y dresser… procès-verbal.
-Je ne vous suis pas mais je vous suis quand même et je vous en apprendrai sur la question…
Et tombe la neige impassible, une épaisse fumée gicle de la buse du cabanon…Enfin s’ouvre la porte et…
-Et comment vous faites ? Demande le gendarme à la moustache en bataille.
-Je coupe en tous petits morceaux un oignon, une carotte, une branche de céleri et une queue de persil. Ils reviendront dans du beurre…
-Et si ils ne reviennent pas ?
-Ils reviennent toujours !
-M’étonne pas…
-Alors je mouille, avec deux décilitres de vin de Moselle, je poivre et sale, et dans ce court- bouillon je jette les écrevisses bien lavées et châtrées…
-Non… !
-Taisez-vous, si et on les laisse cuire dix petites minutes. Et on les sert arrosées d’un peu de jus de cuisson, d’une noisette de beurre et de persil haché.
-Vous connaissez le prix de ces choses ?
-Ces choses-là n’ont pas de prix.
-C’est bon pour une fois, pas d’amende, mais si vous repassez …
-Pas de danger, je déteste repasser…


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